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De l’arbalète aux drones

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En rappelant la préoccupation de l’Église face à la prolifération des drones, Mgr Tomasi, représentant du Saint-Siège auprès de l’ONU, a insisté sur le fait que la guerre devait rester maîtrisée par les hommes, et les machines se devaient d’être la continuité de la pensée et de l’action des soldats. Le danger des drones, c’est qu’ils développent une autonomie de frappe qui déshumanise la guerre et qui engendre des problèmes éthiques face aux dégâts qu’ils peuvent provoquer en posant la question de la responsabilité de celui qui a déclenché l’action. « Les machines ne peuvent pas remplacer l’homme dans les décisions de vie et de mort ». Et plus loin d’ajouter : « L’intervention humaine significative est absolument essentielle dans les décisions affectant la vie et la mort d’êtres humains [en effet] les systèmes d’armes autonomes ne pourront jamais remplacer la capacité humaine de raisonnement moral ».
Ces propos ont été prononcés lors d’une réunion d’experts sur les systèmes d’armes autonomes létales, grande réflexion de la guerre actuelle. Les drones ont l’avantage de pouvoir préserver la vie des soldats, qui peuvent ainsi agir et tuer à distance, mais ils mettent en danger la vie des civils, qui subissent les effets de ce que l’on appelle pudiquement les dégâts collatéraux. Si rien n’est fait, les guerres du futur pourraient devenir des guerres sans mort côté militaire, mais avec une forte mortalité côté civil.

Si les arguments de l’Église sont employés dans un contexte nouveau, leur élaboration émane de plusieurs siècles. En rappelant la primauté de l’homme dans l’actionnement des armes, Mgr Tomasi rappelle la doctrine de l’Église élaborée à l’époque médiévale, au moins à partir du concile de Latran II (1139), quand celle-ci a condamné l’usage de l’arbalète.

« Nous défendons sous peine d’anathème que cet art meurtrier et haï de Dieu qui est celui des arbalétriers et des archers soit exercé à l’avenir contre des chrétiens et des catholiques. » (Canon 29)

Pourquoi cette interdiction ? Parce qu’en usant d’arbalète et d’archer, le soldat ne sait pas vraiment qui il peut toucher. Soit que la flèche parte sur une cible qui n’était pas vue par le tireur, soit qu’elle rebondisse et touche une tierce personne, il y a un risque de dégât collatéral ; à l’inverse du combat à l’épée où l’on affronte directement son adversaire. Il est intéressant de constater une grande stabilité, de 1139 à 2014, dans la réflexion sur l’usage des armes, avec cette volonté constante de ne pas déshumaniser la guerre, et de ne pas permettre au soldat de se défausser de ses responsabilités et de pouvoir affirmer seul qu’il a donné la mort.

On peut s’interroger sur la raison qui interdit l’usage de ces armes contre les seuls chrétiens. C’est essentiellement par souci de justice. L’interdiction n’est valable que si tout le monde la respecte, sinon il y a un déséquilibre flagrant entre les partis, et le risque que les soldats chrétiens perdent le combat en s’interdisant l’usage d’armes modernes. Face à des peuples qui n’ont pas les mêmes scrupules moraux, l’Église autorise l’usage de ces armes afin de ne pas défavoriser les soldats consciencieux. Nous retrouvons là un autre thème de la pensée morale de l’Église, qui est celui de la réciprocité et de l’égalité de traitement, cette fois-ci accordé à l’art militaire.

Que les décrets de Latran II n’aient pas été respectés rappelle le dur combat à mener pour une humanisation de la guerre, premier pas vers son abolition.