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D’Aix à Marseille : frontières géopolitiques

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D’Aix-en-Provence à Marseille, une frontière géopolitique

Situées dans le même département, les Bouches-du-Rhône, à quelques kilomètres l’une de l’autre, environ 40 minutes en voiture, les deux villes de Provence se livrent une rivalité politique et culturelle depuis toujours, ce qui fait de ces cités les deux pôles urbains témoignant d’une frontière géopolitique entre elles. Entre Aix et Marseille, il y a deux histoires différentes, deux cultures, deux économies, deux façons de voir le monde. On pourrait en dire autant de Marseille et de Nice, ou de Toulon et de Cannes ; autant de rivalités urbaines et citadines qui marquent cette Provence latine et méditerranéenne.

Marseille est fille de la Grèce. Fondée par les Phéniciens, elle conserve cette anarchie orientale que les plans d’urbanisme des XVIIIe, XIXe et XXe siècles n’ont jamais régulée. La cité phocéenne est composée de plusieurs quartiers qui sont tout autant de villes imbriquées les unes dans les autres, des villes que l’étranger peut traverser, mais sans vraiment y entrer ni les comprendre. Le Vieux-Port et le Prado ne sont qu’une parcelle de cette ville, comme le quartier de la Joliette. Le port n’unifie pas Marseille, il lui donne une tonalité, mais nullement une directive. Marseille est une ville de l’Orient, elle qui fut longtemps la destination privilégiée des bateaux partant vers l’Afrique et le Levant, avant que les Africains ne reviennent en masse dans les années 1960, et que les produits levantins trouvent d’autres bouches d’entrée, comme Gênes ou Barcelone. Les conflits syndicaux répétés, les blocages mentaux, les refus de se réformer et de s’ouvrir ont été fatals à un port qui ne peut vivre qu’ouvert vers le large. La bouche a été cousue, et même Fos ou La Mède, pourtant immenses complexes pétrochimiques, vivent en marge de Marseille.

Aix-en-Provence est fille de Rome. Son plan est latin, même si la ville est circulaire et que l’on ne retrouve pas les fameux cardo et decumanus. Les rues sont rectilignes. On ne s’y perd pas, on flâne, on peut lever les yeux pour admirer les façades sans risque de partir dans des lieux inconnus. Si on se trompe de route, on revient toujours sur nos pas. Aix est une ville droite et carrée à la fois, une ville avec ses monuments majeurs : cathédrale, mairie, places centrales. À Aix, il n’y a pas d’inconnu, seulement la beauté d’une ville dans laquelle le promeneur n’est jamais en terre inconnue. Elle garde la marque de Sextius qui la fonda, et des légions romaines qui l’ont longtemps peuplée.

Aller d’Aix à Marseille, c’est faire la route de l’Occident vers l’Orient, et retrouver l’empreinte historique de la France. Marseille est dominée par le sanctuaire de Notre-Dame de La Garde, la Bonne Mère qui veille sur sa cité depuis 1214, et dont le bâtiment actuel date du XIXe siècle. Elle est l’image de ce génie chrétien qui a fleuri après la Révolution, et qui a vu les foules revenir vers sa foi.
Aix possède, dans sa cathédrale, un des plus vieux baptistères de France, avec celui de Fréjus. Daté du IVe siècle, il a reçu des centaines de générations de chrétiens qui, comme Sicambre, ont courbé la tête pour adorer ce qu’ils avaient brûlé. Ce n’est pas la main bienveillante de la Mère qui veille sur ses enfants, mais la discrétion assurée d’une fontaine mythique témoin de la construction, de la transmission et de l’héritage d’un peuple. D’un côté, on accourt les bras ouverts, comme des enfants sautant dans les bras de leur mère, de l’autre on y vient ému par les lieux et leur signification. Là aussi, l’exubérance orientale contraste avec la rationalité latine.

Marseille est une ville qui consomme. De l’espace d’abord : c’est une des villes de France les plus étendues. Des richesses aussi : richesse du pétrole disposé tout au long de l’étang de Berre, richesse du soleil, attirant des touristes et des vacanciers, richesse des impôts : une grande partie de ses emplois et de son activité économique est liée à la fonction publique et assimilée. Aix est une ville qui produit. On y trouve un large secteur de service, on y trouve de la vigne aussi, les coteaux d’Aix, dont la piquette a longtemps servi à abreuver les marins des docks de Marseille, avant que les vignerons ne s’orientent vers un peu plus de qualité.

Entre les deux villes, la concurrence est donc rude et bien que séparées de quelques kilomètres, on franchi des frontières multiples en passant de l’une à l’autre. La frontière est physique : l’autoroute traverse la chaîne de l’Étoile, il faut monter un mini col pour arriver au sommet, puis le redescendre vers la ville. Frontière religieuse : Aix possède un évêché depuis les premiers siècles, Marseille n’a eu le sien qu’à l’époque contemporaine. Fait rare : alors que partout les circonscriptions ecclésiastiques correspondent aux limites administratives des départements, dans le 13 il y a deux diocèses : celui de Marseille et celui d’Aix-Arles. Les permanences de l’histoire demeurent jusqu’à aujourd’hui.
La concurrence est aussi picturale : Aix a Cézanne, mort en ses murs, qui a peint la Sainte-Victoire en de multiples points de vue. Antibes à Nicolas de Staël, mort en se jetant par-delà chez lui, tout près du vieux fort. Nice a Yves Klein, qui a magnifié le bleu de la mer et le bleu du ciel dans ses monochromes. Marseille n’a pas de peintre. En 2013, le Mucem a ouvert sur le port, musée qui accueille des expositions temporaires de haut niveau. Une nouvelle fois, Marseille consomme ce que les autres produisent.
Bien sûr il y a la littérature, et Pagnol et sa trilogie marseillaise du Vieux-Port. Mais Pagnol est né à Aubagne, au temps des derniers chevriers, et il passa comme une comète à Marseille, avant de monter à Paris pour y faire sa vie. Frédéric Mistral est de Maillane, et Alphonse Daudet de Nîmes. Il n’y a qu’Edmond Rostand qui soit né à Marseille. On peut y ajouter Fernandel, certes acteur, mais qui a magnifié les textes littéraires de ses contemporains.

Aix est une ville. Marseille est une île. Elle flotte comme autrefois Athènes, et elle n’a pas besoin des autres pour paraître et pour briller. Marseille est auto-suffisante. Son insularité est peut-être ce qui explique le développement des maffias : celles qui viennent de Corse, autre île, ou celles qui viennent de Sicile, île aussi. On ne s’est peut-être pas assez interrogé sur le rôle de l’île dans la fabrique des maffias, comme celui des montagnes dans le réceptacle et le développement des hérésies. Là aussi, la géographie compte dans le développement intellectuel et moral des phénomènes historiques et sociaux.

Marseille est un port, on y passe, on y entrepose, on y embarque ; on ne s’y arrête guère, sauf pour se rendre dans les quartiers autonomes nichés en haut de ses ruelles qui montent puis qui descendent. Marseille est une ville alpestre. Elle a un club de foot ; Aix non : autre différenciation. L’OM ne cherche pas à générer des supporters dans les autres cités. Encore une fois, Marseille est autonome : elle regarde vers le large, qui pour une fois est au nord, et Paris est son horizon dans cette rivalité sportive.

Les frontières existent, même imperceptibles, et elles se montrent à qui veut les lire, dans les mamelons érodés de l’histoire, dans les synclinaux traversés de la culture, dans les plaines irriguées de l’économie.