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Comment Bordeaux est devenu un vignoble réputé 2/3

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L’expansion des méthodes et des cépages viticoles bordelais dans le monde

La puissance bordelaise se manifeste par l’exportation de ses vins, mais aussi de ses vignerons, de ses cépages et de ses pratiques viticoles. Les cépages introduits par les Espagnols au XVIe siècle laissent la place à des cépages bordelais : malbec, verdot, sémillon, cabernet, notamment en Argentine et à Mendoza.
À Mendoza, Michel-Ange Pouget importe les cépages français et bordelais. Il fait venir des compatriotes et contribue au développement des vignes d’Argentine. À San Rafael, ce sont là aussi des Français qui développent la vigne : Joseph Sourreyère, originaire du Lot, avec Jules Ballofet, qui développe l’irrigation, et Rodolphe Iselin. De même pour le vignoble chilien qui doit beaucoup à la venue des Français, ainsi que le vignoble d’Uruguay. Les liens culturels tissés entre la France et le Cône Sud se manifestent dans les échanges littéraires et musicaux, ainsi que dans les transmissions viticoles. Le vin devient un facteur d’expansion de la puissance française.

Si les États-Unis ne sont pas un grand débouché pour les vins de Bordeaux, les Bordelais sont en revanche très actifs en Californie pour assurer la culture et le développement de cette boisson. C’est à un Bordelais, Jean-Louis Vignes, installé en Californie, que l’on doit le développement moderne de ce vignoble à partir de 1826. Il comprend l’intérêt agronomique de ce terroir californien, muni d’un climat méditerranéen et doublé de la présence de la ville portuaire de San Francisco. Jean-Louis Vignes fait venir des cousins et amis de Bordeaux. Une colonie de Français viticulteurs s’installe dans la région et participe au développement viticole de la zone.

Les Bordelais vont également présents dans la Rioja, en Suisse, en Russie et en Europe centrale. Les savoir-faire de Bordeaux s’exportent ainsi partout en Europe, ainsi que les cépages bordelais et la forme de bouteille bordelaise. Si bien qu’aujourd’hui cabernet, merlot et sauvignon sont les cépages qui sont parmi les plus présents dans le monde. Quand, de nos jours, des Bordelais se rendent en Chine ou en Inde pour aider au développement local des vignobles, ils ne font que poursuivre l’habitude exportatrice acquise au cours du XIXe siècle.

Les vins modestes de l’intérieur

À l’extérieur, ce sont les grands vins qui sont exportés. À l’intérieur, ce sont des vins plus modestes, et de moins bonne qualité qui sont vendus, et qui sont régulièrement coupés par les vins du Languedoc et d’Algérie.

Le marché intérieur est limité par de nombreuses taxes et par les droits d’octroi, qui servent à financer les communes. Cela enchérit le prix des produits et limite les ventes intérieures. Les Bordelais ne cessent de demander la diminution des droits de douane, mais en vain, car cela contrevient aux intérêts d’autres corporations industrielles. Le vin de Bordeaux a intérêt à la disparition des barrières douanières pour se développer, alors même que pendant de nombreux siècles, les Bordelais ont érigé et maintenu la police des vins, qui empêchait les vins du Sud-Ouest d’arriver à Bordeaux, détruisant des vignobles comme Gaillac ou Cahors, mais permettant au vignoble bordelais de se développer. C’est Turgot qui, après une bataille de longue durée, a réussi à faire abolir cette contrainte douanière. Un siècle après, désormais qu’ils ont acquis un avantage comparatif important dans leur domaine, les Bordelais demandent à leur tour la disparition des barrières douanières.

L’établissement du classement de 1855

Un classement interne des vins se met en place tout au long du XIXe siècle. Il ne repose pas sur les mêmes critères qu’aujourd’hui, à savoir le goût et la qualité du vin, éventuellement les terroirs et l’origine, mais sur le cours de vente du vin. On peut supposer que si un vin se vend plus cher qu’un autre, c’est parce qu’il est meilleur. Et on peut supposer également que, s’il est meilleur, c’est parce que le vigneron sait mieux travailler la vigne et produire le vin. Mais la notion de terroir n’existe pas avec la même force qu’aujourd’hui, ni même que les renommées de crus et de domaine. Les classements établis à cette époque, et notamment le fameux classement de 1855, reflètent d’abord un état de fait, une disparité des prix de vente.

« Faites par le négoce depuis longtemps de façon quelque peu désordonnée, mais fondée sur les cours des vins, cette habitude de hiérarchiser les crus allait connaître une vogue croissante au cours du XIXe siècle et culminer en 1855 avec un classement que, a priori, rien ne devait différencier des autres. Moment très fort de l’histoire viticole girondine ce palmarès n’était en fait qu’un point d’aboutissement d’une longue série de classements. » (Philippe Roudié, p. 173).

Les vins de ville sont toujours plus prisés que les vins de haut. Ces derniers sont vendus en dehors de la sénéchaussée de Bordeaux, et ils se vendent donc moins cher à l’exportation. À l’époque médiévale, la hiérarchie distingue les vins de graves, de palus et de côte. Les premiers étant les plus estimés. À l’époque moderne, la hiérarchisation s’établit selon d’autres critères.

« Dès lors, lentement mais sûrement, la hiérarchie des vins qui va s’instaurer de plus en plus nettement va refléter aussi une hiérarchie sociale, les réussites dans la qualité des vins ayant été commandées par les investissements, la proximité d’un grand foyer urbain et d’une grande voie d’eau, les mêmes raisons expliquent les différences sensibles qui existaient parfois dans un même terroir entre deux pièces de vignes voisines. » (p. 174)

Le classement de 1855 répond à une demande de la chambre de commerce. Il s’agit d’établir un classement fondé sur « le temps et l’expérience » afin de le proposer au salon de 1855. Les vins de toutes les communes sont présents. Ce classement n’est pas un point de départ, mais un aboutissement. On reconnaît la valeur des crus selon les cours des courtiers. On ne propose rien pour le futur, on ne fait qu’entériner un état de fait. Nul n’imagine la postérité de ce classement et l’aura qu’il acquerra par la suite.

Nota : tous les chiffres cités dans cet article sont issus de Vignobles et vignerons du Bordelais (1850-1980) de Philippe Roudié. Les éditions Féret ont assuré la réédition de cet ouvrage en 2014. De même, cet article se fonde sur une fiche de lecture réalisée à partir de cet ouvrage. L’œuvre de Philippe Roudié est un classique de l’histoire viticole française, et un travail majeur de l’histoire économique.