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Cïteaux et la transformation de l’Europe 1/2

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De passage à l’abbaye de Cîteaux, fondée en 1098, c’est-à-dire il y a plus de 900 ans, la contemplation du site et des ruines encore présentes incite à quelques commentaires historiques.

1/ C’est sous l’égide de Robert de Molesme, un moine de l’abbaye de Molesme, située plus au nord, qu’un petit groupe de jeunes hommes sont venus s’installer dans cette région marécageuse. Leur démarche était spirituelle : il s’agissait de réformer un ordre de Cluny qu’ils jugeaient décadent et de revenir à la rigueur de la règle de Saint Benoît de Nursie.
Cîteaux a longtemps végété, jusqu’à ce qu’un jeune Bernard, accompagné d’une vingtaine de ses compagnons, ne rejoigne la communauté, se retirant du monde. L’abbaye a alors connu un essor colossal, et des moines en sont régulièrement partis pour fonder des abbayes sœurs dans le royaume de France et dans toute la Chrétienté. Bernard a lui-même fondé l’abbaye de Clairvaux.

Les cisterciens ont bouleversé la science, la technique, la philosophie et la vie intellectuelle. À Cîteaux, nous sommes dans un lieu d’où est parti un mouvement qui a transformé l’Europe. Mais cette transformation, si elle a des conséquences matérielles et humaines, part d’abord d’un élan spirituel. Cet élan-là est très difficile à quantifier pour l’historien : comment comprendre ce qui émane du plus profond de l’âme ? Si bien que beaucoup oublient cela, l’efface et fait comme si ces hommes ne s’étaient pas donnés à Dieu, et n’avaient pas mis leurs pas dans ceux de Dieu. Mais, si on rejette l’élan chrétien et spirituel de leur vie, on passe à côté de l’essentiel.

Cîteaux a beaucoup fait pour la technique des enluminures. Cela nous semble aujourd’hui obsolète, comme l’iPad et autre objet le seront aussi dans 10 ans. Cîteaux a révolutionné l’art agricole et les techniques agronomiques, avec leur élevage de vaches, leurs champs de blé, leurs vignes. Cîteaux a aussi révolutionné l’architecture, et donc l’art et la peinture. Tant de choses se sont passées ici, à Cîteaux, et tant de choses dépendent de ce qui s’est passé ici, qu’il est compliqué, pour l’historien, d’en avoir une approche exhaustive.

2/ Le mouvement monastique a façonné la France et l’Occident, mais surtout la France. À l’origine, les moines vont dans le désert. Le phénomène part d’Égypte, où quelques chrétiens quittent la ville pour chercher la solitude du désert. Avec saint Benoît de Nursie, qui rédige une règle pour les moines, le mouvement monachique se répand en Occident, après l’Orient. Les moines sont en dehors de la société, ils rejettent le monde, ils vivent dans le contemptus mundi. Pour autant, ils deviennent rapidement le centre du monde, et le centre de la Chrétienté. Les abbayes deviennent des pôles intellectuels. On y enseigne aux enfants, on y réfléchit, on y écrit. Les rois et les princes prennent des moines comme conseiller. Et chaque ordre essaye de réformer le mouvement, de le purifier, de revenir à ses origines, ce qui, à chaque fois, lance un nouveau mouvement. Cluny, Cîteaux, les Chartreux …

De périphériques et extérieurs qu’ils étaient, les moines deviennent centraux et occupent l’intérieur même de la société. À tel point qu’une vision mal comprise de l’ascétique chrétienne a pu faire du moine l’idéal de la vie chrétienne, oubliant voire rejetant les laïcs. Ce sont les commerçants des villes qui ont essayé de se réapproprier la vie chrétienne et la sainteté, parfois en s’opposant violemment aux moines, qui apparaissaient trop liés à la société féodale.

3/ La Révolution française a rasé Cîteaux, comme elle a rasé Cluny et d’autres monastères. Cela montre qu’elle n’est pas seulement opposée au christianisme, elle est fondamentalement anti chrétienne. La Révolution française est un mouvement qui vise à éradiquer le christianisme. Elle aurait pu chasser les moines, et affecter les bâtiments à un autre usage (logement, casernes …). Elle l’a d’ailleurs fait à certains endroits, comme aux Bernardins à Paris. Le fait de raser, de ne pas laisser pierre sur pierre, est bien l’indication que l’on veut détruire et faire disparaître le christianisme.

En cela, le parallèle avec la révolution bolchévique apparaît incomplet. Les bolchéviques ont eux aussi voulu détruire la foi, et ils ont eux aussi rasé et détruit des églises et des monastères. Mais le bolchévisme est un mouvement extérieur à la Russie, c’est pourquoi il me semble préférable de parler de révolution bolchévique plutôt que de révolution russe. Les bolchéviques ne sont pas Russes. Ils appartiennent aux marges de l’Empire, qui ont été pourchassées et martyrisées par le pouvoir tsariste, et ils prennent leur revanche en renversant le tsar. Staline est Géorgien. Lénine et Trotsky sont juifs, comme de très nombreux dignitaires bolchéviques. Les juifs ont été persécutés par les empereurs, la Russie a été le théâtre de nombreux pogroms. Ces juifs-là ont pris leur revanche sur leurs ancêtres tués auparavant. Le bolchévisme, en tant que doctrine, est une idéologie européenne et non pas russe. Et Marx est un Allemand qui écrit ses livres en Angleterre.
Le marxisme étant étranger à la Russie, il a été plus facile pour les Russes de s’en débarrasser et de revenir à leur vie politique russe. Il est comme une occupation étrangère qui aurait duré 70 ans. Une occupation non pas militaire, mais idéologique.

La Révolution française, en revanche, est profondément française. Elle est née de la pensée française, elle est conforme à la vie intellectuelle française. C’est pourquoi elle a coupé la France en deux, entre ses opposants et ses partisans, et c’est pourquoi la France a tant de mal à en finir avec elle. Appliquer totalement la révolution, ou la rejeter totalement n’est pas possible, dans la mesure où cela reviendrait à exclure une composante importante du corps français.