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Article pour la Revue des oenologues

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La revue des oenologues m’a demandé de lui rédiger un article sur le décret de la Congrégation pour la discipline des sacrements au sujet de l’usage exclusif du vin pour la messe.

Pour la messe, rien que du vin. A lire dans le numéro de ce trimestre.

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Depuis plus de 2000 ans, le vin et l’Église ont noué une partie de leur destin. Presque tous les vignobles d’Europe ont été fondés par des évêques ou des moines, ou bien repris par eux quand l’origine était romaine. Puis, quand les évangélisateurs sont partis de par le monde, notamment à partir du XVIe siècle, ils ont emporté avec eux leur foi et la vigne. C’est ainsi que les franciscains ont créé les vignobles de Californie, les dominicains ceux d’Amérique latine et que les jésuites ont importé le vin en Asie. Il y a à cela un motif impérieux : le vin est absolument nécessaire à la célébration de la messe, la célébration liturgique la plus importante du christianisme. Si on connait bien le rôle joué par les abbayes de Cluny et de Cîteaux en Bourgogne, avec notamment le célèbre Clos Vougeot, l’action des moines et des évêques ne s’est pas limitée à cette région. Jusqu’au XIXe siècle, il était impératif de posséder des vignes à côté de son monastère ou dans son diocèse, puisque les transports rendaient compliqué l’arrivage de vin venu d’ailleurs. L’amélioration des conditions de transport tout au long des XIXe-XXe siècles a ensuite rendu possible l’approvisionnement plus lointain en vin. Les anciens vignobles demeurent encore dans la toponymie, comme pour l’abbaye saint Jean des Vignes de Soissons, grand vignoble jusqu’à la Révolution française. On aurait peu idée aujourd’hui de produire du vin en Picardie.

Le vin a été choisi pour la messe au moment même où celle-ci a été instituée, au moment du Jeudi Saint, trois jours avant Pâques. C’est ce jour-là que Jésus réunit ses disciples pour instituer l’Eucharistie, qui est ensuite renouvelée à chaque messe. Il prend alors du pain et du vin, le pain devenant son corps et le vin son sang. En choisissant le vin, et non pas une autre boisson, non seulement Jésus s’inscrit dans la tradition juive, mais il donne au vin une dimension encore plus importante. Désormais, cette boisson est indissociable du culte chrétien.

Évangélisation et expansion du vin

Quand les missionnaires sont arrivés en Asie, ils ont découvert des peuples et des cultures ignorants de la tradition viticole. Certains ont alors pensé célébrer la messe avec une autre boisson fermentée, par exemple de l’alcool de riz ou de l’alcool de fruits. Rome a finalement tranché en faveur du vin en rappelant que cette boisson n’est pas seulement un objet de culture propre à l’Europe, mais qu’elle est l’unique boisson à pouvoir être utilisée pour célébrer la messe. En prenant cette décision, l’Église a rendu un grand service au vin et à ses producteurs : celui-ci a ainsi pu pénétrer des aires culturelles totalement éloignées de la culture du pain et du vin.

Le 15 juin 2017, la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements a publié une lettre circulaire aux évêques leur rappelant une fois encore que seul le vin est licite pour la célébration de la messe :

« Le saint Sacrifice eucharistique doit être célébré avec du vin naturel de raisins, pur et non corrompu, sans mélange de substances étrangères. (…) Il faut prendre soin de conserver en parfait état le vin destiné à l’Eucharistie, et de veiller à ce qu’il ne s’aigrisse pas. Il est absolument interdit d’utiliser du vin dont l’authenticité et la provenance seraient douteuses : en effet, l’Église exige la certitude au sujet des conditions nécessaires pour la validité des sacrements. Aucun prétexte ne peut justifier le recours à d’autres boissons, quelles qu’elles soient, qui ne constituent pas une matière valide ».

Le document précise bien qu’il s’agît de vin de raisin, car on trouve dans certains pays des boissons nommées vin de pêche ou vin de fruits qui ne sont pas licites. Il est aussi demandé d’apporter un soin particulier à la certification de l’origine du vin. Si en Europe il est facile de s’approvisionner en vin, ce n’est pas le cas sur d’autres continents, notamment en Afrique et dans certains pays d’Asie. Se pose alors un problème que connaissent de nombreux œnologues et courtiers en vin : l’achat de boissons sur internet, qui sont parfois frelatées ou falsifiées. La lettre circulaire de la Congrégation vise à certifier l’origine des produits utilisés.

En réaffirmant que seul le vin peut être utilisé, comme le prescrit déjà le Code de droit canonique, la Congrégation pour le Culte Divin contribue à donner toute sa primauté au vin. Cette congrégation est chargée de veiller au bon respect des règles liturgiques, ce qu’elle énonce s’applique donc pour toute l’Église. Les vignerons trouvent ainsi en elle un allié de poids, car la célébration de la messe avec du vin contribue à introduire la culture viticole dans des régions où celle-ci est absente. De fait, cela fait du vin une boisson à part et supérieure aux autres, puisqu’elle seule est jugée digne de pouvoir devenir le sang de Dieu. Ce n’est pas rien. On connaît le célèbre manga japonais Les gouttes de Dieu où un jeune œnologue nippon s’initiait à l’art de la dégustation en découvrant les grands domaines de France. Le vin est ainsi chargé d’une dimension culturelle largement au-dessus des autres boissons.

La mention d’un usage de vin naturel de raisin n’est pas dénuée d’ambiguïté, car qu’est-ce qu’un vin naturel ? C’est une mention que le marketing publicitaire aime bien utiliser, alors même que le vin n’est absolument pas une boisson naturelle, a contrario de l’eau, mais une boisson pleinement culturelle. C’est ce qui fait sa grandeur. Boire du vin, ce n’est pas seulement boire du jus de raisin fermenté, mais aussi des paysages, une histoire et une culture. Cette dimension culturelle et historique, l’Église catholique contribue à lui apporter. En réaffirmant que le vin seul est licite pour le sacrifice de la messe, l’Église a réaffirmé le lien particulier qu’elle tisse avec lui depuis deux millénaires.