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Les racines pensent

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Chronique gastronomique

Kato Kosetsu, un des grands calligraphistes japonais actuel, a intitulé une de ses œuvres Les racines pensent. Sur un papier d’un blanc pur, un papier de fibres intenses et profondes, des formes noires se détachent, reflet du pinceau qui a tracé des vides, des courbes, des idées. L’encre est plus ou moins imprégnée dans le papier. Le noir reflète une luminosité d’une grande variété, rejaillissant la couleur, comme l’évoque Pierre Soulages dans ses monochromes,

Face à cette calligraphie, l’amateur européen peut ressentir des sensations. Il peut dire si cela est beau, pour lui, s’il aime, s’il n’aime pas. Il peut éprouver des sentiments, ou une incompréhension absolue face à un art qui lui échappe. Mais même l’amateur le plus en vogue ne peut comprendre une calligraphie s’il n’en maîtrise pas les codes. Il sent qu’entre lui et cette œuvre, il y a un monde qui lui échappe, une densité culturelle face à laquelle il est complètement et totalement imperméable. Il reste confiné dans le domaine des sensations, de l’émotion, dans un ressenti primaire de beau et d’affection, sans pouvoir aller au-delà. La vérité de l’œuvre calligraphiée lui est inaccessible. Entre lui et elle, un mur, causé par l’ignorance, provoqué par l’inconnu d’un monde. Il est, et l’œuvre est autre.

La même chose se produit pour ceux qui ne maîtrisent pas les codes de l’art européen, même s’ils sont Européens. Impossible de comprendre le Messie de Haendel si on ne sait pas qui est ce messie dont le compositeur fait mention. Impossible de comprendre un tableau de Giotto si on ne maîtrise pas un minimum de culture religieuse qui nous permettrait de savoir qui sont les évangélistes et qui est représenté sur tel ou tel de ses tableaux. En ne transmettant plus le bagage minimum commun de l’Europe, les familles, les écoles, fabriquent des hommes qui seront aussi perdus face à la Joconde que peut l’être un Français face à une calligraphie. Nous ne permettons pas à des hommes de se mouvoir dans un milieu culturel qui est pourtant le leur. Nous les condamnons à être ces estropiés à l’envers que prophétisait Nietzsche, ces réprouvés de leur propre pays et de leur propre culture. En recrutant des professeurs dont certains sont d’une grande ignorance, en ne formant plus des transmetteurs de savoir et de culture, nous produisons des analphabètes culturels et esthétiques,

Car, les racines pensent, comme l’exprime si bien le titre de la calligraphie de Kato Kosetsu. Ces racines sont multiples. C’est notre culture musicale, artistiques, spirituelle, architecturale ou gastronomique. Ce sont des habitudes et des modes de vie. Ce sont des racines inscrites dans l’âme des hommes qui s’y baignent depuis leur enfance. Les racines pensent et nous pansent. Ce sont elles qui permettent aux hommes d’affronter et les épreuves et les malheurs de leur vie. Ce sont elles qui fortifient et construisent des êtres naturels à qui ils faut apporter tous les éléments de culture. Il faut avoir vu ces vieux ceps de vigne, comme on peut en trouver parfois le long des chemins viticoles, quand le vigneron a arraché un pied trop vieux ou malade. On voit alors les restes de racines, nouées et cagneuses comme les mains d’une vieille couturière. On voit comment le cep a puisé les nutriments essentiels à sa vie dans un terroir que les vignerons raffolent à décrire. Les schistes, les grès, les argiles, rouges ou blanches, le calcaire, voire le sable et les galets. Les racines prennent la substance de leur sol, elles épousent les contours du terroir dans lequel elles s’ébattent. Les racines nourrissent la vigne, comme d’autres nourrissent l’âme. Elles lui permettent de produire les grappes tant attendues qui, sous l’effet du soleil ou du froid, ou de la pluie, ou du vent, concentreront les sucres, les arômes, les couleurs. Le soleil aussi a ses racines. Les hommes également ont les leur, qui sont tout autant des racines de terroir que celles du cep. Les exilés, ces hommes déracinés, s’en inventent, comme ils s’inventent une histoire, comme ils s’imaginent un pays, une contrée qui est la leur parce que c’est eux qui l’ont inventée, comme d’autres inventent des vins, gorgés de saveurs et d’humeurs.

Les racines, ce peut être ce château qui s’élève sur un frontispice, ou cette cave qui se creuse dans le tuf. Ce peut être ce mas qui donne sur la restanque, avec vue sur la mer. Ce peut être cette maison de bois et de torchis qui s’ouvre vers la colline dominée par les immenses pins noirs. Les racines, dans la vigne, dans le vin, sont multiples. Omniprésentes dans les bouteilles, dans les étiquettes, dans les souvenirs que les amateurs se font des vins qu’ils ont eu l’heur de boire. Les maisons de champagne forment leur propre bouteilles, reprenant des usages anciens et des formes passées. Elles travaillent les étiquettes pour retrouver ce qui a pu être fabriqué et imaginé autrefois. Ce faisant, elles veulent elles-aussi donner des racines à leur histoire. C’est cela que les amateurs cherchent et sont prêts à payer un prix fort.

Les racines de nos souvenirs sont les couleurs de notre avenir. Elles tissent des dédales d’espérance dans la glaise de notre essence humaine. Elles nous forment et nous pensent, elles nous construisent et nous édifient. Pas de ciel pour ceux qui n’ont pas de racines. Pas d’ouverture au monde pour ceux qui n’ont pas de culture. On peut disserter longtemps sur le meilleur vin à boire face à une calligraphie. On peut imaginer des bourgogne et des alsace de grande valeur. Le lien de tous ces vins, ce sont les racines pensantes de notre savoir et de notre vie.